Tribune libre de Mélisa Cran, responsable du programme « RegionsAdapt » 

Il y a dix ans, l’Accord de Paris a placé l’adaptation au même rang que l’atténuation parmi les priorités mondiales en matière de climat, reconnaissant que le renforcement de la résilience serait essentiel au développement durable et nécessiterait des actions à tous les niveaux de gouvernement. Pourtant, une question importante restait sans réponse : à quoi ressemble une adaptation efficace au niveau régional ?

Les États et les régions agissaient déjà face aux sécheresses, aux inondations, aux vagues de chaleur et à d’autres effets du changement climatique, mais leur action manquait de visibilité, les occasions d’apprendre les uns des autres étaient rares et il y avait peu d’éléments permettant de démontrer en quoi les actions régionales contribuaient à la résilience mondiale. 

C'est dans ce contexte que «RegionsAdapt » – une initiative pionnière visant à donner aux « gouvernements infranationaux » du monde entier les moyens de s'adapter aux effets du changement climatique – a été lancée lors de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP21) par Regions4, le gouvernement de l'État de Rio de Janeiro et le gouvernement de Catalogne. 

Cette initiative est née d’une idée ambitieuse : créer une communauté mondiale d’États et de régions déterminés à transformer les risques climatiques en actions concrètes. Première initiative mondiale axée sur l’adaptation au changement climatique au niveau infranational, «RegionsAdapt » a mis en place un cadre commun destiné à aider les pouvoirs publics à évaluer les vulnérabilités, à élaborerdes stratégies d’adaptation,à agiren mettant en œuvre ces stratégies età rendre comptedes progrès réalisés. 

Cette initiative a été conçue pour renforcer l'apprentissage entre pairs, soutenir l'adaptation sur le terrain et mettre en avant le rôle et la contribution uniques des États et des régions dans le cadre du programme mondial d'adaptation. Au cours de la dernière décennie, elle est devenue l'initiative phare de Regions4 en matière de climat, rassemblant plus de 85 États et régions représentant plus de 400 millions de personnes. 

Aujourd’hui, alors que le siteRegionsAdapt fête son dixième anniversaire, Regions4 et le CDP publient le premierrapport conjoint intitulé « States and Regions Climate Action Summary Report », qui s’appuie sur les données communiquées pour 2025 par 75 États et régions répartis dans 19 pays. Associé aux témoignages présentés tout au long de la campagne anniversaire, ce rapport offre l'occasion de réfléchir à l'évolution de l'adaptation régionale au cours de la dernière décennie et à la voie à suivre pour l'avenir.  

L'adaptation: de la politique environnementale à une priorité institutionnelle 

La leçon la plus importante est peut-être que l’adaptation n’est plus considérée comme une simple politique environnementale. Les risques climatiques influencent désormais les décisions relatives aux infrastructures, à la sécurité de l’approvisionnement en eau, à l’agriculture, à la biodiversité, à la santé publique, au logement, aux finances publiques et à l’aménagement du territoire. Dans une grande partie de la communautéRegionsAdapt e, l’adaptation est devenue une priorité à l’échelle de l’ensemble du gouvernement. 

Cette évolution se reflète dans la manière dont les « gouvernements régionaux » intègrent la résilience au sein des institutions qui façonnent les politiques publiques.La stratégieESCACC30 de la Catalogne intègre l’adaptation à l’ensemble de l’administration, tandis que Guanajuato a lié ses objectifs climatiques à une budgétisation axée sur les résultats. EnAndalousie, la budgétisation climatiques’accompagne d’un soutien technique qui a permis à des centaines de communes d’élaborer des plans d’adaptation ; quant aux provinceséquatoriennes,elles intègrent de plus en plusles considérations climatiquesdans le développement territorial et l’aménagement du territoire.  

L'adaptation s'est également inscrite dans une dynamique de plus en plus collaborative. Au cours de la dernière décennie, les pouvoirs publics ont pris conscience que la résilience climatique ne pouvait être assurée par un seul niveau de gouvernement agissant isolément. Les États et les régions occupent une position unique entre les gouvernements nationaux et les communes : ils traduisent les engagements nationaux en actions territoriales tout en apportant un soutien technique, financier et institutionnel aux collectivités locales. 

Ce rôle croissant est de plus en plus reconnu dans la pratique. Partout en Europe,la Mission de l’Union européenne sur l’adaptation au changement climatique aide les autorités régionales et locales à renforcer leur résilience grâce à des actions adaptées au contexte local. Au Brésil, des initiatives tellesqu’AdaptaCidadesmontrent comment les États peuvent aider les communes à renforcer leur planification en matière d’adaptation, à développer leurs capacités techniques et à coordonner les actions entre les différents territoires. 

Les conclusions du nouveau rapport CDP–Regions4 reflètent ces progrès institutionnels. 93 % des États et régions ayant répondu disposent désormais d’un plan d’action climatique, 80 % ont réalisé des évaluations des risques climatiques et de la vulnérabilité, et les gouvernements ont fait état de 420 mesures d’adaptation pour la seule année 2025. Ces chiffres témoignent d’un changement significatif : l’adaptation passe de projets isolés à une politique publique durable, ancrée dans les institutions et la planification à long terme. 

La prochaine décennie doit être placée sous le signe de la concrétisation 

Pour autant, la décennie à venir ne peut se résumer à l'élaboration de nouvelles stratégies. Elle doit être consacrée à la mise en œuvre de mesures d'adaptation à l'échelle et au rythme qu'exigent désormais les risques climatiques. 

Le principal obstacle n’est plus de reconnaître la nécessité de l’adaptation, mais bien de la financer. Alors que les effets du changement climatique ne cessent de s’intensifier, l’adaptation n’a bénéficié qu’à hauteur d’environ 3,4 % du financement mondial consacré au climat en 2023. Ce nouveau rapport met en lumière ce défi : 115 projets liés au climat présentés par des États et des régions sont actuellement à la recherche de financements, tandis que les capacités budgétaires limitées restent l’un des obstacles à la mise en œuvre les plus fréquemment cités. 

Pour combler cet écart, il ne suffira pas d’augmenter le financement global. Il faudra que les fonds parviennent aux territoires où se construit la résilience, que l’on renforce le soutien à la préparation des projets et à la préparation à l’investissement, et que l’on reconnaisse davantage le rôle que jouent les « gouvernements infranationaux » dans la réalisation des objectifs d’adaptation nationaux et mondiaux. 

La première décennie de l'initiative «RegionsAdapt » a démontré que les « gouvernements régionaux » peuvent jouer un rôle moteur dans l'adaptation au changement climatique. La deuxième décennie doit leur garantir les ressources, les partenariats et la reconnaissance nécessaires pour mener à bien cette mission à grande échelle. 

Cela implique de continuer à plaider en faveur de l’intégration des États et des régions dans les contributions déterminées au niveau national, les plans nationaux d’adaptation et la mise en œuvre de l’objectif mondial en matière d’adaptation. Cela implique également de renforcer les données climatiques, les systèmes de suivi et les capacités techniques. Et cela implique enfin de veiller à ce que les financements destinés à l’adaptation parviennent aux collectivités régionales et locales chargées de traduire les politiques en actions concrètes. 

Mais cela implique également de faire évoluer nos méthodes de travail. Parallèlement àla poursuite de nos actions de plaidoyer et d’apprentissage entre pairs, « RegionsAdapt » mettra de plus en plus l’accent sur l’assistance technique, la préparation au financement de l’adaptation et le renforcement de la collaboration territoriale. Nous étudions également la création de nouvelles sections nationales, visant à rassembler des régions au sein d’un même pays afin de renforcer l’apprentissage entre pairs, d’accompagner les communes et de consolider la gouvernance à plusieurs niveaux. Le Brésil est l’un des premiers pays où nous explorons ce modèle avec nos partenaires. 

Le nouveau rapport « CDP – Regions4 « Rapport de synthèse sur l’action climatique des États et des régions », ainsi que les témoignages partagés tout au long de la campagne marquant le dixième anniversaire de «RegionsAdapt », démontrent que l’adaptation n’est plus une simple ambition pour l’avenir. Sur tous les continents, les « gouvernements régionaux » intègrent la résilience dans les institutions publiques, renforcent la collaboration entre les différents niveaux de gouvernement et préparent les communautés à un climat en mutation. 

La dernière décennie a montré que les régions peuvent jouer un rôle moteur dans l'adaptation. La prochaine décennie devra leur garantir le soutien nécessaire pour mener à bien cette mission. 


Mélisa Cran
Responsable du programme « RegionsAdapt » ( )

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur.